Une langue faite de larmes : le traumatisme collectif de la Palestine
6 août 2025
Chez Solentra, nous entendons chaque jour les récits de personnes en fuite. Depuis le début de la violence israélienne dévastatrice à Gaza, nous ne sommes pas restés les bras croisés et avons immédiatement mis en place une offre d’aide d’urgence pour les réfugiés palestiniens ici en Belgique. Nous les accompagnons dans le cadre de thérapies individuelles, de programmes de réduction du stress et de séances de groupe, et offrons également un large soutien aux travailleurs sociaux qui accompagnent les réfugiés palestiniens. Dans notre clinique, nous rencontrons des personnes qui font face à l’impossible. Qui, malgré tout, continuent à voir les personnes qu’elles étaient autrefois et qu’elles espèrent redevenir un jour. Mais cet espoir s’estompe peu à peu et le désespoir grandit. Sans espoir, la guérison est impossible. Nous ne pouvons donc plus rester silencieux. Forts de notre expérience pratique et du sentiment d’impuissance que nous ressentons, nous voulons donner la parole à nos clients.
Coupés de leur famille
« Notre langue est devenue une langue de larmes », raconte un père séparé de ses enfants. Beaucoup de nos clients palestiniens ont perdu des membres de leur famille ou ne savent pas si leurs proches sont encore en vie. Nombre d’entre eux ont des proches emprisonnés à Gaza, sans perspective de sortie sûre. Les images et les messages qu’ils reçoivent sont souvent insupportables et de plus en plus désespérés. Auparavant, la situation semblait temporaire, mais aujourd’hui, on a l’impression qu’elle ne s’améliorera jamais.
L’impact psychologique est particulièrement lourd. Chaque jour, des personnes témoignent de leur panique, de leur insomnie, de leur sentiment de culpabilité et de leur désespoir existentiel. Nous voyons des clients séparés de leur famille, qui ont perdu le contact avec leur identité et toute perspective d’avenir. Certains ont fui seuls vers la Belgique et attendent en vain le regroupement familial. Beaucoup reçoivent quotidiennement des messages de leurs proches leur parlant de famine, de violence et de pertes. Le contact constant avec la réalité à Gaza, via les réseaux sociaux et WhatsApp, les plonge dans un état d’alerte et d’angoisse permanent. Une femme raconte : « Les bombes tombent à Gaza, mais nous les sentons aussi ici. »
Les gens sont désespérés et nous supplient de les aider. Nous recevons des courriels de clients qui nous demandent de faire quelque chose, d’aider leur famille à venir ici, de contacter les autorités compétentes. Nous lisons « s’il vous plaît, aidez-moi à sauver la vie de ma femme avant qu’il ne soit trop tard » et recevons des questions telles que « comment expliquer à ma fille de six ans que les règles l’empêchent de venir ici et de vivre en sécurité ? ». La petite fille ne comprend pas pourquoi son papa ne la fait pas venir en Belgique. Elle pense que c’est lui qui l’en empêche.
« Les bombes tombent sur Gaza, mais nous ressentons aussi leur impact ici. » – Cliente palestinienne
Pas de thérapie post-traumatique sans espoir
Les procédures judiciaires, les règles souvent arbitraires et l’incertitude permanente sont épuisantes. Beaucoup ont tout mis en œuvre pour faire venir les membres de leur famille, mais se heurtent sans cesse à des obstacles administratifs et à des procédures interminables. L’espoir d’une réunification est sans cesse anéanti. Les Palestiniens subissent des traumatismes qui s’ajoutent à ceux déjà causés par la politique actuelle. La désintégration des familles, le deuil aigu et la perte de confiance dans les institutions entraînent de graves troubles psychosociaux.
En tant que psychologues spécialisés dans les traumatismes, nous nous heurtons aux limites de ce que peut apporter un traitement individuel lorsque le traumatisme collectif est structurellement nié. Nous ne pouvons pas guérir les blessures individuelles si le contexte global est ignoré. L’absence de reconnaissance politique de la souffrance palestinienne a un effet paralysant et enlève tout espoir. Cela vaut non seulement pour nos clients, mais aussi pour les soins que nous essayons de leur prodiguer. La thérapie post-traumatique ne peut se faire sans espoir. Récemment, sur la scène internationale, nous voyons apparaître timidement des signaux de la part de chefs de gouvernement ; enfin quelques lueurs d’espoir, enfin un changement de cap prudent. Espérons que cette lueur d’espoir n’arrivera pas trop tard, et que le traumatisme ne s’enracinera pas de façon transgénérationnelle dans le cœur des plus jeunes.
Nous ne pouvons pas guérir les blessures individuelles si l’on ignore le contexte général.
Des lueurs d’espoir parmi les décombres
Les signes de solidarité et de reconnaissance, tels que les manifestations publiques, les rassemblements dans les rues et l’aide d’urgence mise en place à la frontière, sont une source de réconfort pour de nombreux Palestiniens et leur montrent qu’ils ne sont pas seuls. Même un petit geste peut avoir une grande portée : être écouté, voir son histoire reconnue, savoir que son chagrin a de la place, peut offrir un soulagement, ne serait-ce qu’un instant.
Un père palestinien nous a montré avec un sourire radieux une photo de son fils à Gaza, le jour de son anniversaire, vêtu d’un t-shirt neuf. Même parmi les décombres, des lueurs d’espoir brillent. À la fin de chaque session, cet homme nous assure : « La prochaine fois, je serai ici avec ma famille ! »
Nous espérons avec lui et appelons à une politique qui ne nie plus la souffrance des Palestiniens. La reconnaissance commence par des mots, mais nécessite des actes concrets pour les renforcer. L’assouplissement des procédures de regroupement familial, l’accélération des évacuations et une plus grande transparence et humanité dans les décisions sont urgentes et nécessaires.